Au cours des derniers mois, On Think Tanks a organisé une série de dialogues locaux et régionaux pour explorer les résultats du State of the Sector Report 2025. Ces échanges ont réuni des dirigeantes de think tanks et des partenaires en Amérique latine, en Europe et au sein de réseaux internationaux, pour analyser comment les tendances du secteur se manifestent dans différents contextes régionaux.
En février, nous avons consacré cette discussion à l’Afrique francophone, en créant un espace permettant aux leaders de la région d’examiner les données et de les mettre en perspective avec leurs réalités institutionnelles.
La conversation a rassemblé Marie-Gloriose Ingabire (Centre de recherches pour le développement international – CRDI), Fréjus Thoto (ACED) et Julienne Mesumbe (Nkafu Policy Institute). Leurs analyses ont mis en lumière un paradoxe structurant: l’Afrique subsaharienne est aujourd’hui la région la plus optimiste au monde quant à la croissance du secteur des think tanks, tout en étant parmi les plus exposées aux chocs financiers, aux contraintes politiques et aux inégalités d’accès aux technologies émergentes.
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Les éléments présentés ici s’appuient sur la sixième édition du State of the Sector Report, fondée sur 333 réponses provenant de plus de 100 pays, avec un accent particulier sur l’Afrique subsaharienne.
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Une région portée par l’optimisme
Les données du State of the Sector 2025 montrent que plus de 60 % des think tanks en Afrique subsaharienne anticipent une croissance du secteur, soit près du double de la moyenne mondiale. Cet optimisme s’explique à la fois par des facteurs structurels et par l’évolution des dynamiques politiques dans la région.
Fréjus Thoto souligne que cette perspective est étroitement liée au stade de développement des écosystèmes de think tanks dans de nombreux pays africains. Contrairement aux environnements de recherche politique plus matures, il existe encore une marge de progression importante, notamment dans des domaines émergents tels que le changement climatique, la gouvernance, l’emploi et la cohésion sociale.
Il rappelle également que de nombreux think tanks africains ont appris à fonctionner dans des environnements contraints. Au fil du temps, ils ont développé des modèles hybrides combinant la recherche, l’appui aux politiques publiques, le conseil, la formation et, parfois même, la mise en œuvre. Cette capacité d’adaptation nourrit la confiance dans l’avenir du secteur : non pas parce que le contexte financier serait favorable — il ne l’est pas —, mais parce qu’il existe une conviction forte que le secteur peut encore se structurer, se diversifier et évoluer pour répondre à une demande croissante.
Julienne Mesumbe souligne que cet optimisme est renforcé par une demande domestique accrue d’analyses fondées sur des données probantes, ainsi que par l’émergence d’une nouvelle génération de chercheurs engagés dans la recherche appliquée aux politiques publiques. Elle rappelle toutefois que cette dynamique positive coexiste avec une incertitude financière persistante. En réponse, les think tanks adoptent des stratégies visant à renforcer leur résilience : diversification des financements, priorisation de travaux à fort impact et consolidation des systèmes organisationnels internes.
Marie-Gloriose Ingabire replace ces évolutions dans un cadre plus large. Si la rigueur analytique et l’indépendance intellectuelle ont longtemps constitué le cœur de la légitimité des think tanks, elles ne suffisent plus à garantir leur pérennité institutionnelle. Face à l’imprévisibilité croissante des financements internationaux, les think tanks doivent renforcer leur ancrage local, diversifier leurs modèles économiques et développer des structures organisationnelles plus agiles. Les institutions profondément enracinées dans leurs contextes nationaux et connectées à leurs parties prenantes locales sont mieux armées pour absorber les chocs externes.
En somme, l’optimisme observé dans la région repose moins sur la sécurité financière que sur la pertinence et la capacité d’adaptation des think tanks.
Maintenir l’influence dans des environnements politiques plus complexes
Malgré les contraintes financières et structurelles, les think tanks en Afrique subsaharienne continuent de jouer un rôle significatif dans l’élaboration des politiques publiques. Le rapport indique que 70% d’entre eux déclarent avoir influencé des décisions publiques au cours des cinq dernières années.
Cependant, cette influence s’exerce dans des contextes marqués par une polarisation politique croissante et une incertitude institutionnelle.
Marie-Gloriose Ingabire souligne que la montée du nationalisme, la méfiance accrue envers les institutions perçues comme influencées de l’extérieur et la prolifération de la désinformation transforment profondément l’environnement d’action des think tanks. Dans ce contexte, il devient indispensable de renforcer la légitimité locale, de démontrer la pertinence des travaux au regard des priorités nationales, d’assurer une transparence méthodologique rigoureuse et d’adopter des stratégies de communication plus adaptées aux réalités actuelles. La résilience dépend de plus en plus d’un ancrage fort dans les contextes domestiques et d’alliances renforçant la crédibilité collective.
Du côté des bailleurs, elle insiste sur la nécessité de faire évoluer les modèles de soutien. Financer uniquement des produits de recherche ne suffit plus. Il est indispensable d’investir dans les capacités institutionnelles, la cocréation des connaissances, le renforcement des écosystèmes et les conditions favorisant l’utilisation effective des données probantes. Des approches telles que le modèle « Grant Plus », combinant appui financier, technique et organisationnel, sont essentielles pour permettre aux think tanks de maintenir leur impact et leur intégrité dans des environnements de plus en plus polarisés.
Fréjus Thoto observe que la polarisation a modifié la manière dont les think tanks interagissent avec les décideurs. L’engagement requiert désormais davantage de prudence stratégique, de travail en coalition et, parfois, de canaux de dialogue plus discrets. L’influence ne disparaît pas, mais s’exerce différemment.
Julienne Mesumbe met en avant l’importance de la transparence méthodologique et d’une communication accessible pour maintenir la confiance. Présenter clairement les preuves, expliciter les méthodes et préserver une posture de neutralité sont des conditions essentielles pour renforcer la crédibilité, en particulier dans des contextes politiquement sensibles. Là où la recherche est valorisée, les think tanks parviennent mieux à maintenir leur influence malgré la polarisation.
Intelligence artificielle : entre innovation et risque de fracture
L’intelligence artificielle transforme rapidement le secteur des think tanks à l’échelle mondiale. En 2025, 71% des organisations déclarent utiliser des outils d’IA. En Afrique subsaharienne, ce taux est d’environ 50%, ce qui révèle des contraintes structurelles plutôt qu’un manque d’intérêt.
Julienne Mesumbe explique que certains outils d’IA sont déjà intégrés aux processus de recherche, notamment pour la revue documentaire, la traduction ou l’analyse qualitative. Ces outils offrent des gains d’efficacité notables, mais leur adoption à grande échelle nécessite des investissements dans les compétences, les infrastructures et l’accès à des solutions adaptées et abordables.
Fréjus Thoto souligne que l’enjeu principal réside dans le renforcement des capacités organisationnelles nécessaires à l’utilisation stratégique de ces outils. Sans investissement dans la formation et des infrastructures partagées, le risque est d’accentuer les inégalités entre institutions bien dotées et celles disposant de ressources limitées.
Marie-Gloriose Ingabire rappelle que les bailleurs jouent un rôle déterminant dans cette transition. Soutenir l’adoption technologique implique d’investir non seulement dans les outils, mais aussi dans le capital humain, les systèmes institutionnels et les cadres de gouvernance. Les think tanks doivent être en mesure non seulement d’utiliser l’IA, mais aussi de contribuer aux débats sur sa régulation et son impact sociétal. Sans un accompagnement stratégique, l’IA pourrait accentuer les inégalités existantes dans la production mondiale de connaissances. Bien encadrée, elle peut au contraire devenir un levier d’autonomisation et d’innovation.
Priorités stratégiques pour renforcer le secteur
Les échanges ont permis d’identifier plusieurs priorités pour consolider la durabilité et l’impact des think tanks en Afrique subsaharienne.
La diversification des sources de financement est essentielle pour réduire la dépendance aux bailleurs internationaux et renforcer la résilience financière. Le renforcement de la légitimité locale et de l’engagement auprès des parties prenantes nationales est crucial pour consolider la crédibilité et l’influence. Les investissements dans les capacités organisationnelles et humaines permettront aux think tanks de s’adapter aux évolutions politiques et technologiques. L’adoption stratégique des outils numériques, y compris l’IA, sera déterminante pour maintenir leur compétitivité au sein de l’écosystème mondial du savoir. Enfin, le développement de réseaux régionaux solides peut favoriser le partage de ressources et renforcer la résilience collective.
Ces priorités reflètent une transformation plus large de la manière dont les think tanks doivent se positionner dans un environnement de plus en plus complexe et incertain.
Un secteur en mutation
Les think tanks en Afrique subsaharienne évoluent dans un contexte à la fois porteur d’opportunités et marqué par de fortes contraintes. Leur optimisme reflète la demande croissante de politiques publiques fondées sur des données probantes, ainsi que la reconnaissance de leur rôle et de leur capacité d’adaptation.
Cependant, les vulnérabilités structurelles — en particulier la dépendance financière et les inégalités d’accès aux technologies — demeurent des défis majeurs.
L’avenir du secteur dépendra de la capacité des think tanks et de leurs partenaires à transformer cet optimisme en croissance durable, en renforçant la résilience institutionnelle, en diversifiant les modèles économiques et en investissant dans les capacités organisationnelles et technologiques.
En poursuivant ces dialogues régionaux, On Think Tanks contribue non seulement à mieux comprendre l’état du secteur, mais aussi à façonner activement son évolution future.
Optimism under pressure: How think tanks in Africa are adapting to financial, political, and technological change
Over the past months, On Think Tanks has convened a series of local and regional conversations to explore the findings of the State of the Sector Report 2025. These dialogues have brought together think tank leaders and partners across Latin America, Europe, and global networks to examine how sector trends are unfolding in specific regional contexts. In February, we focused the discussion on Francophone Africa, creating space for leaders in the region to engage directly with the data and reflect on their own institutional realities.
The discussion brought together Marie-Gloriose Ingabire of the International Development Research Centre (IDRC), Fréjus Thoto of ACED, and Julienne Mesumbe of the Nkafu Policy Institute. Their perspectives highlighted a defining paradox: Sub-Saharan Africa is the most optimistic region globally about think tank growth, yet it is also among the most vulnerable to financial shocks, political constraints, and unequal access to emerging technologies.
The findings referenced here draw on data from the sixth edition of the State of the Sector Report, based on 333 responses from over 100 countries, with a focused analysis on Sub-Saharan Africa.
A region defined by optimism
The data from the State of the Sector 2025 report shows that more than 60% of think tanks in Sub-Saharan Africa expect sector growth, nearly double the global average. This optimism reflects both structural conditions and evolving policy dynamics across the region.
Fréjus Thoto explained that this outlook is closely linked to the developmental stage of think tank ecosystems in many African countries. Unlike more mature policy research environments, there remains considerable space for growth, particularly in emerging policy areas such as climate change, governance, employment, and social cohesion. At the same time, he noted that many African think tanks have learned to operate in constrained environments. Over time, they have developed hybrid institutional models that combine research, policy advisory work, consultancy, training, and, in some cases, implementation support. This adaptability has strengthened their confidence in the sector’s future.
Julienne Mesumbe noted that this optimism is reinforced by growing domestic demand for evidence-based analysis and by the emergence of a new generation of researchers interested in applied policy work. However, she also highlighted that this positive outlook coexists with financial uncertainty. In response, think tanks are adopting strategies to strengthen their resilience, including diversifying funding sources, prioritising high-impact work, and strengthening internal organisational systems.
Marie-Gloriose Ingabire placed these developments in a broader structural context. She emphasised that while think tanks have traditionally relied on analytical rigour and intellectual independence as their core strengths, these qualities alone are no longer sufficient to ensure institutional sustainability. As international funding becomes less predictable, think tanks must strengthen their local anchoring, develop diversified funding models, and build more adaptable organisational structures. Institutions that are embedded in their national contexts and connected to local stakeholders are better positioned to withstand external funding shocks.
Taken together, these perspectives suggest that optimism in the region is driven less by financial security than by the continued relevance and adaptability of think tanks.
Maintaining influence in increasingly complex political environments
Despite financial and structural constraints, think tanks in Sub-Saharan Africa continue to play an important role in shaping public policy. The report indicates that 70% of think tanks in the region report influencing policy decisions over the past five years.
However, this influence is exercised in environments marked by increasing political polarisation and institutional uncertainty
Marie-Gloriose Ingabire underscored that rising political polarisation, growing nationalist sentiment, and the spread of disinformation are fundamentally reshaping the environment in which think tanks operate. In this context, think tanks must actively strengthen their local legitimacy, demonstrate their relevance to national priorities, reinforce methodological transparency, and adopt more strategic communication approaches. Their resilience increasingly depends on being deeply anchored in their domestic contexts and building alliances that enhance collective credibility.
From a donor perspective, she argued that support models must evolve accordingly. Funding research outputs alone is insufficient; donors need to invest in institutional capacity, co-creation of knowledge, ecosystem strengthening, and the conditions that enable the use of evidence. Approaches such as “Grant Plus”, which combine financial support with technical, organisational, and institutional strengthening, are essential to ensure that think tanks can maintain impact and integrity in increasingly polarised and complex environments.
Fréjus Thoto described how political polarisation has altered the way think tanks engage with policymakers. In some cases, engagement requires more careful timing, more strategic positioning, and greater reliance on coalition-building and informal channels of dialogue. Rather than reducing influence, these changes have transformed how influence is exercised.
Julienne Mesumbe emphasised the importance of methodological transparency and accessible communication in maintaining trust. Clear presentation of evidence, openness about research methods, and consistent commitment to neutrality help strengthen credibility, particularly in politically sensitive environments. Where research is valued and trusted, think tanks are better able to maintain their influence even in polarised contexts.
These dynamics highlight that influence remains possible, but it increasingly depends on institutional credibility, strategic agility, and strong relationships with local stakeholders.
Artificial intelligence and the risk of a new knowledge divide
Artificial intelligence is rapidly reshaping the global think tank sector, with 71% of organisations reporting the use of AI tools in 2025. In Sub-Saharan Africa, however, adoption remains significantly lower at approximately 50%, reflecting structural barriers rather than a lack of interest
Julienne Mesumbe explained that AI tools are already being integrated into research workflows, supporting tasks such as literature review, translation, and qualitative analysis. These tools offer important efficiency gains, but broader adoption requires investments in skills development, infrastructure, and access to affordable technologies.
Fréjus Thoto emphasised that the key challenge is building organisational capacity to use these tools strategically. Without investment in training and shared infrastructure, technological change risks reinforcing existing inequalities between institutions with access to resources and those without.
Marie-Gloriose Ingabire highlighted the critical role of donors in shaping this transition. She emphasised that supporting technology adoption requires investing not only in tools, but also in human capital, institutional systems, and governance frameworks. Think tanks must be equipped not only to use AI but also to contribute to policy discussions around its governance and societal impact. Without this comprehensive support, AI risks deepening existing global inequalities in knowledge production. With strategic investment, however, it can become a powerful tool to strengthen the autonomy, relevance, and long-term impact of think tanks in the region
The future role of think tanks in the digital era will depend on their ability to integrate new technologies in ways that strengthen their analytical capacity while preserving their independence and credibility.
Strategic priorities for strengthening the sector
The discussion highlighted several key priorities for strengthening the long-term sustainability and impact of think tanks in Sub-Saharan Africa.
Diversifying funding sources will be essential to reduce dependence on international donors and strengthen financial resilience. Strengthening local legitimacy and engagement with domestic stakeholders will help reinforce credibility and policy influence. Investments in organisational capacity and human capital will enable think tanks to adapt to changing political and technological environments. Strategic adoption of digital tools, including AI, will be critical to maintaining competitiveness in the global knowledge ecosystem. Finally, stronger collaboration and regional networks can help share resources, strengthen institutional resilience, and amplify collective impact.
These priorities reflect a broader shift in how think tanks must operate in an increasingly complex and uncertain environment.
A sector defined by resilience and transformation
Think tanks in Sub-Saharan Africa operate in conditions of both opportunity and constraint. Their optimism reflects growing demand for evidence-based policy, increasing recognition of their role, and their capacity to adapt to evolving circumstances.
At the same time, structural vulnerabilities, particularly financial dependence and unequal access to technological resources, present significant challenges
The future of the sector will depend on how effectively think tanks and their partners respond to these challenges. Strengthening organisational resilience, diversifying funding models, and investing in institutional and technological capacity will be essential to ensure that optimism translates into sustainable growth.
As On Think Tanks continues to convene regional conversations, these exchanges provide critical opportunities not only to understand the state of the sector but to help shape its future.